Les hautes chaumes des Vosges

Les hautes chaumes des Vosges

Les hautes chaumes des Vosges, malgré leur climat, ne sont pas d'origine naturelle. La grande majorité des panoramas dégagés qui ravissent les yeux des randonneurs et des touristes est due à l'action de l'homme et non à un climat supposé rude et interdisant l'arbre sur les hauteurs.

 

L'origine naturelle ou artificielle est discutée ci-dessous : entre "vosginisme" et réalisme...

 

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Sommet du Kastelberg (1350m)

 

Origine naturelle des hautes chaumes

 

On a longtemps pensé que les hautes chaumes des Vosges étaient naturelles. Carbiener défend l'hypothèse de hautes chaumes naturelles (dites primaires) qui n'auraient donc jamais été boisées. En effet, on trouve des rankers cryptopodzoliques sur certains sommets où vit une "lande subalpine" naturelle. De plus, le climat interdit au hêtre de pousser : une température supérieure à 10° n'est pas présente suffisamment longtemps pendant l'été.

 

Malgré son altitude modeste (1200 - 1400 mètres), la Grande Crête des Vosges est soumise à un climat rude, particulièrement exposé aux vents venus directement d'Atlantique et qui n'ont rencontré aucun massif montagneux avant. Si la région de Colmar est très sèche, le versant lorrain des Vosges est très arrosé (jusqu'à 2000mm de précipitations par an).

 


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Climat humide et arrosé au Hohneck (extrait de la vue de la webcam du sommet)

 

On admet tout de même qu'à l'état naturel, la forêt puisse de raréfier vers les plus hauts sommets qui pourraient peut-être présenter une lande sommitale, mais très localisée.

 

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Tempête de neige au dessus du lac du Forlet

 

Au risque de décevoir, ce serait être un "vosginiste" un peu trop convaincu que de défendre l'origine naturelle des chaumes liée à la rudesse extrême du climat vosgien.

 

Neiges éternelles et glaciers dans les Vosges

 

Les Vosges ont connu l'existence de glaciers comme en témoignent les cirques glaciaires creusés dans la Grande Crête (Frakenthal, Wormspel, etc). Ces glaciers ne devaient mesurer que quelques kilomètres, contrairement à ceux des Alpes à la période de Würm, dont la fin remonte à 10000ans environ. Des cirques glaciaires s'observent aussi dans la Forêt-Noire, du côté du Feldberg (1493m), du Herzogenhorn (1415m) ou du Belchen (1414m).

 

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Haute chaume près du Feldberg

 

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Soir d'été sur le sommet dégarni du Feldberg

 

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Les Hautes Vosgse entre glaciation et troisième millénaire

 

Hautes Vosges : entre glaciation et aujourd'hui

 

Cependant, les hautes chaumes ne sont pas une relique de cet âge glaciaire. Il y a de la forêt entre le Würm et les défrichements du Néolithique. La végétation des chaumes aurait pu subsister jusqu'à aujour'hui, mais seulement dans de petits refuges tels qu'éboulis, roches, pentes raides des cirques. Ceci expliquerait la biodiversité typique des chaumes dites primaires.

 

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Pentes raides enneigées sur un versant est (devinez-vous le lieu ?)

 

On rêve volontiers de neiges éternelles excluant la présence de l'arbre, en sachant que quelques degrés de moins suffiraient au Hohneck pour héberger des glaciers embryonnaires aujourd'hui... Mais en vérité, contrairement à ce que certains peuvent prétendre, il n'existe pas de neiges éternelles dans les Vosges. Les couloirs du Hohneck, le versant nord-est du Kastelberg ("Nid d'hirondelle") ou encore le Wormspel sont des lieux privilégiés pour abriter de la neige tardivement : d'importantes accumulations ont lieu l'hiver à cause du vent (formation de corniches de plusieurs mètres d'épaisseur) et ce sont des lieux très à l'abri du soleil. Il n'est pas rare d'y trouver de la neige jusque fin juin ou même juillet (Wormspel visible depuis la webcam du sommet du Hohneck par exemple). Certains étés (1970?), une plaque de neige aurait tenu jusqu'à l'automne suivant, mais cela est exceptionnel. Ces accumulations très localisées n'ont aucune influence sur la limite de l'arbre et l'existence des hautes chaumes.

 

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Allure de haute montagne sous le Rothenbachkopf

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Corniche de neige à côté du Rothenbachkopf (1316m) en avril 2013

 

Origine artificielle des hautes chaumes

 

De nombreuses recherches sur le sujet ont été faites et l'origine naturelle des hautes chaumes est très contestée.

 

Emile Issler s'appuie sur le travail déjà réalisé par des botanistes et le poursuit à partir des années 1920. Il s'interroge sur la limite naturelle de l'arbre (sapin et hêtre) et semblait conclure que même les plus hauts sommets des Vosges devraient être couverts de forêt. Ce n'est donc pas le climat rude qui est à l'origine des hautes chaumes. Les hautes chaumes résultent d'après Issler (1924, 1926, 1927-28) de la destruction de la forêt par l'homme.

 

En 1955, Kapp s'appuie sur les travaux d'Issler et considère aussi que les hautes chaumes dites primaires sont en réalité artificielles.

 

Pour Ochsenbein (1977), les hautes chaumes ne sont pas naturelles. Les plus hauts sommets étaient recouverts de hêtres (rabougris, mais bien présents), à cause de leur altitude trop faible. Il admet cependant que quelques sommets particuliers aient pu rester dénudés.

 

De nombreuses études ont aussi prouvé, par comparaison avec les Alpes, que la limite naturelle de l'arbre est plus haute que l'altitude des Vosges. Les sommets vosgiens ne devraient donc pas "émerger" de la forêt.

 

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Petit Hohneck (1289m) : hautes chaumes artificielles

 

Plus récemment, d'autres auteurs remettent en cause l'origine naturelle des hautes chaumes vosgiennes. Thinon (1992) constate qu'on peut trouver des charbons de bois dans le sol des hautes chaumes, au col du Falimont par exemple. Ceci laisse entendre que le défrichement a été fait par le feu : ici, rien de naturel.

 

La calvitie des sommets est donc artificielle.

 

Défrichements par le feu

 

Les charbons de bois qu'on peut trouver dans le sol indiquent un défrichement par le feu. En effet, ce ne sont pas les éruptions volcaniques ou les orages qui seraient responsables d'immenses incendies sur les sommets (le climat y est trop humide). Il y a 6000 ans, les conditions climatiques étaient assez proches des conditions actuelles. La datation au carbone 14 est une aide précieuse pour éclairer ces recherches. La plupart de ces charbons de bois remontent à 4000 ans environ.

 

Les noms des villages et des lieux

 

Pour le poète ou le randonneur, certains noms de villages évoquent le défrichement par le feu :

 

- suffixes en "roedern" ou "rodern" (défricher)

- kerben signifie aussi défricher (exemple : Kerbholz ou Kerbachwald)

 

Les défrichements des Vosges par le feu ont laissés des traces lisibles dans d'autres noms de lieux qui contiennent la racine "brennen" (brûler, en allemand) ou "brand" : Brandwald, Braneskopf, Brennwald. Du côté français, au sud de la Bresse, on trouve "le Bruleux" ou encore le "Mont Brûlé". Assez évocateur, non ?

 

L'activité charbonnière tient aussi sa place dans les toponymes ("Kohl", charbon, en français) : Kohlwald près de Bitschwiller, Kohlmatten, Kohlacker, etc. On trouve aussi la Tête des Charbonniers, le col des Charbonniers près de Sewen ou encore la Charbonnière non loin de Gérardmer.

 

D'autres indices sont encore donnés par des toponymes contenant "grum" ou "grund" (mines), "schmelz" (fonderie) ou "schmitt" (forges).

 

Charbons de bois dans le sol ou lecture des panneaux d'entrées de villages sont autant d'indices du défrichement par le feu.

 

Evolution (actuelle) des hautes chaumes

 

Le rôle de l'homme est et a été essentiel, notamment dans les défrichements du Néolithique. Depuis la fin du XIXe siècle, le déclin de l'activité agricole sur les chaumes se traduit par un réenfrichement de ces lieux dégagés. Cependant, le retour naturel à la forêt se fait plus lentement à 1300 mètres d'altitude que dans un fond de vallée, mais c'est la seule influence que le climat peut avoir : ralentir le retour à la forêt. Le réchauffement climatique n'a donc pas grand rapport avec le déclin des hautes chaumes.

 

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Coeur de printemps sur les hautes chaumes du Kastelberg

 

Le promeneur peut observer à certains endroits des hêtres nains en train d'envahir les pâturages. Ces hêtres développent alors un tronc très épais tout en restant de taille modeste. En effet, les branches (et les bourgeons) sont broutées et ne peuvent grandir librement : c'est le bétail qui exerce cette "pression" sur les arbres isolés des chaumes.

 

Par la suite, ces hêtres nains peuvent devenir un bosquet d'arbres, puis une forêt. A partir de là, la perturbation du bétail (abroutissement) cesse et c'est une véritable forêt qui prend la relève. Le bétail ne peut plus rien faire face à un véritable tronc d'arbre ! Ce phénomène est accentué par le recul de l'activité pastorale : abandon des espaces de pâturage et/ou mauvais entretien des franges.

 

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Bétail des hautes chaumes (auberge de Rouge Gazon)

 

Le défrichement des sommets peut sembler une action irréversible. Ce n'est vrai qu'à court terme. En quelques décennies, la forêt regagne donc de l'espace par les bords, et l'espace des hautes chaumes se rétrécit, comme une blessure qui se referme depuis les berges de la cicatrice. On dit que l'arbre protège l'arbre. Les hautes chaumes ont donc une plus grande stabilité lorsqu'elles sont loin de toute forêt, mais leur avenir aussi est menacé, même au sommet du Hohneck.

 

Le cas du Hohneck

 

Sommet dégarni, le Hohneck est emblématique des Hautes Vosges. Sur une carte établie en 1578 par Thierry Alix, on voit le Hohneck déjà en chaumes :

 

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Carte des Hautes Vosges établie par T. Alix (1578)

 

Une vue de 1913 semble aussi surprenante :

 

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Vue du Hohneck en 1913 : fière allure pour un sommet vosgien !

 

Une étude sur les trois derniers siècles montre un regain très net des arbres dans le massif du Hohneck. Adam (2002) en a étudié différents documents (cartes, vues aériennes plus récentes, etc). Une dynamique de fermeture du paysage y est particulièrement visible.

 

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Reconquête de l'arbre dans le Wormspel

 

Conclusion sur les hautes chaumes

 

Les hautes chaumes primaires des Vosges résultent d'un défrichement par le feu réalisé il y a plusieurs milliers d'années. La présence de charbons de bois dans le sol des hautes chaumes confirme largement cette hypothèse, sans oublier les nombreux lieux dits dont les noms évoquent le défrichement, le feu, ou le charbon.

 

La stabilité des hautes chaumes des Vosges n'est que relative à une échelle de temps. Les vastes panoramas dégagés sont menacés par le déclin de l'activité agricole sur les sommets vosgiens. Délaissées du bétail, les hautes chaumes seront amenées à disparaître progressivement sous le retour naturel de la forêt envahissante.

 

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Gazon de Faîte bientôt Gazon de forêt ?

 

Référence bibliographiques

 

S. Goepp, Origine, histoire et dynamique des Hautes-chaumes du massif vosgien

J.-L. Delpal, Hautes-Vosges, Hautes-Alsace, Altitude fermes-auberges


Cartes IGN 1:25000e gratuites en ligne

 

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Intempérie en pleine montagne vosgienne

  Les hautes chaumes des Vosges, publié par nina67 le 16 Juillet 2014
Nina67
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