La vallée de l'étrange

nina67

Nina67 - Le 30 août 2018 14:24
Mise à jour : Le 11 sept. 2018 17:07

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Pourquoi certains robots trop ressemblants à des êtres humains déclenchent-ils plutôt la peur que la sympathie ? Le degré de ressemblance à un être humain va beaucoup influencer notre réponse émotionnelle. Un certain de degré de ressemblance, plutôt élevé, déclenche un sentiment dérangeant de malaise, une étrangeté effrayante. On peut alors parler de la vallée de l'étrange, ou vallée dérangeante (en anglais : uncanny valley).

Un chat en peluche semble plus sympathique qu'un robot androïde réaliste. Dans le domaine esthétique, la vallée de l'étrange décrit le rapport entre le degré de ressemblance à un être humain et la sympathie qu'on va avoir avec cet objet. Le concept de la vallée de l'étrange revient à dire que les objets qui ressemblent aux êtres humains nous semblent familiers mais dérangeants et repoussants. La notion de vallée illustre une antipathie particulière pour un degré de ressemblance donné.

On trouve des situations de la vallée de l'étrange en robotique, en animations 3D ou chez les poupées qui se veulent réalistes. La vallée de l'étrange est atteinte lorsque la ressemblance est très forte, et sème un doute dérangeant pour l'observateur.

Exemples de la vallée de l'étrange

La vallée de l'étrange, ou vallée dérangeante, a été décrite par le japonnais Masahiro Mori en 1970. On peut illustrer la vallée de l'étrange par quelques exemples, du moins ressemblant au plus ressemblant à l'humain.

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Vallée de l'étrange, ou vallée dérangeante (uncanny valley) : exemples

Tout à gauche, on reconnait un robot qui n'a rien d'humain. La ressemblance est nulle, ce qui ne suscite aucune émotion (une sorte d'indifférence). On aurait pu dessiner un bonhomme avec un rond pour la tête et des bâtons pour les membres, le résultat aurait été identique.

Ensuite, plus on va vers la droite (bonhomme Lego, dessin du héros Tintin, Princesse Raiponce), plus on peut ressentir de sympathie. Cela est dû à une allure humaine de plus en plus grande.

Mais à un certain point, si la ressemblance augmente encore, la figure devient justement trop réaliste et la distinction avec un être humain réel n'est plus si évidente. La réponse émotionnelle est alors négative, et nous ressentons un sentiment d'étrange, un dégoût ou de la peur. C'est à ce degré que se situent les robots réalistes et autres figures (trop) humaines modernes telles que masques et poupées grandeur nature.

Et tout en haut à droite, la grande sympathie que peuvent susciter les personnes réelles : les humain.e.s. Les robots réalistes se situeraient là aussi si leur ressemblance était parfaite, au point qu'on ne pourrait les distinguer des personnes. Mais on aurait probablement tendance à rechercher les détails qui "clochent" pour leur trouver quelque chose de non humain.

Vallée de l'étrange plus profonde lors des mouvements

Les robots dans la vallée de l'étrange

Le phénomène de la vallée de l'étrange s'accentue lorsque les robots se déplacent, bougent ou remuent leur visage. C'est là que la sensation dérangeante de l'étrange se renforce quand nous constatons alors que les mouvements mécaniques réalisés certes par des dizaines de petits moteurs ne suffisent pas à donner l'impression biologique des mouvements humains (expressions du visage, marche, etc).

Les robots imitant les animaux

Dans le même registre, certaines investigations scientifiques sur les animaux nécessitent de construire des robots ressemblants aux animaux étudiés. Le but du robot est alors de s'introduire parmi ses homologues animaux pour faire des mesures, fixer une bague (pour l'étude de certains oiseaux). Le robot doit être le moins intrusif possible pour perturber le moins les oiseaux et les approcher plus facilement. On peut constater que si le robot ne dérange pas trop les oiseaux lorsqu'il est à l'arrêt, le mouvement du robot les effraie. En effet, le déplacement sur roues ou chenilles par exemple n'est pas très ressemblant au déplacement réel de l'espèce imitée. Les animaux ne sont pas dupes ! Voici un exemple de robot manchot, un cyber-manchot :

vallee etrange exemple

Cyber-manchot pour aller au plus près des manchots

Et qu'en est-il de l'humain lui-même ?

De l'origine de la créature parfaite

André Leroi-Gourhan se demandait déjà il y a plusieurs décennies "ce qui restera de l'homme après que l'homme aura tout imité en mieux".

Les robots humains réalistes peuvent servir de compagnons de vie quotidienne et de partenaire amoureux. C'est du moins ce que prétendent leurs concepteurs. A la pointe des diverses technologies dont l'intelligence artificielle en général, ces robots nous interrogent sur les frontières entre l'humain et le non humain et ouvrent une porte sur le transhumanisme.

Issue d'autres espèces animales, l'espèce humaine a peut-être symboliquement débuté non pas avec Adam et Eve, mais avec un individu rusé qui s'est aperçu qu'une pierre taillée tranchait mieux que ses propres dents. Ce fut le premier transfert d'une capacité vers un objet extérieur plus performant : un outil. Ce transfert de technologie a permis l'émancipation de l'espèce humaine et se poursuit aujourd'hui plus que jamais avec les machines, les produits numériques et les robots.

La recherche esthétique ou artistique des créateurs de robots humains réalistes et charmants peut sembler effrayante, mais on y voir une actualisation du mythe - ancien, pour sa part - de Pygmalion, créateur de la femme parfaite (Galatée, en statue) dont il tombe amoureux et à qui Aphrodite donne finalement vie.

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Recherche de perfection : de Galatée aux robots réalistes aujourd'hui

Cette recherche de perfection qui semble effrayante pour certain.e.s aujourd'hui ne date pas d'aujourd'hui ! Mais les statues d'autrefois, suffisamment différentes des vrai.e.s humain.e.s, n'appartiennent pas à la vallée de l'étrange.

Explications sur la vallée de l'étrange

La vallée de l'étrange peut trouver quelques explications à partir de nos mécanismes de pensée.

Sélection du partenaire, bonne santé et maladie

Résultat de la sélection naturelle, nous avons naturellement tendance à trouver plus attirante une personne en bonne santé. Ceci dissimule une recherche (inconsciente ou innée) de la fertilité pour assurer la survie de l'espèce. Ainsi avons nous tendance à nous écarter des personnes malades ou en mauvaise santé. Le malaise ressenti devant la maladie peut s'expliquer par la peur de tomber soi-même malade. Or un robot humanoïde réaliste présente forcément des différences qui peuvent s'apparenter à des pathologies. Ceci déclenche dans notre for intérieur un sentiment de rejet et de dégoût, les plaçant dans la vallée de l'étrange.

Cette discrimination vis à vis des agents pathogènes s'explique par le résultat de la sélection naturelle et c'est bien la société et l'empathie qui nous enseignent à ne pas abandonner les malades.

Peur de la mort

Au delà de la peur de la maladie, la peur de la mort peut déclencher un sentiment de rejet vis à vis des créatures (artificielles) se trouvant dans la vallée de l'étrange. Ces robots trop ressemblants aux humain.e.s nous rappellent à notre finitude en tant qu'être bien vivant. Des scènes de robots humanoïdes décapités, démontés ou massacrés suscitent des émotions fortes et pourraient déclencher la peur inconsciente que nous ne sommes, comme eux, qu'une machine sans âme, ou une machine remplaçable (par le robot qui nous ressemblerait et ferait mieux que nous-mêmes).

Une âme dans la tête d'un robot ?

Il est naturel et évident de considérer qu'aucun produit fabriqué ne contient d'âme ou même la complexe capacité à ressentir des émotions et des sentiments. Les robots se trouvant dans la vallée de l'étrange peuvent interroger sur cela. En réalité, ces machines ne ressentent rien d'un point de vue humain (une émotion est liée à la physiologie humaine et ne peut se transposer sur une machine, comme souhaitent le croire les transhumanistes), mais leur apparence et l'imitation des émotions par des mimiques du visage (petits actionneurs dissimulés derrière le revêtement souple qui forme la peau artificielle) ou des intonations dans les paroles peuvent un instant déclencher le doute. Ce réalisme perturbant crée une impression désagréable ou du moins une impression forte de présence.

Les robots capables de réelles émotions ne sont aujourd'hui - et sans doute pour longtemps encore - que pure science fiction.

Les conversations sont pourtant paramétrées pour être personnalisées :

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Malgré un paramétrage pour les conversations artificielles, on est toujours dans la vallée de l'étrange.

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Matrice d'attributs ("attribute matrix") de traits de caractère : à personnaliser pour chaque robot humain réaliste

Cela pourra améliorer la pertinente des conversations avec le compagnon artificiel.

Les caractéristiques propres à l'espèce humaine

Nous sommes habitué.e.s à différencier un être humain d'un être non humain (les animaux, les plantes) ou d'un objet (les machines, les appareils, etc). Mais dans le cas de la vallée de l'étrange, ces robots trop ressemblants sèment un instant un doute pénible à supporter : humain ou pas ?

Si l'allure d'un robot fabriqué est suffisamment différente d'une allure humaine, le robot pourra déclencher des émotions positives parce que nous reconnaissons des caractéristiques bien précises. Imaginez par exemple un chat en peluche qui se déplace tout seul. C'est mignon et amusant.

Si maintenant le robot prend une forme quasi humaine, il pèsera sur lui des attentes d'un comportement vraiment humain. Et il ne faudra pas longtemps pour déceler qu'il s'agit de mouvements mécaniques non naturels ni biologiques. Mais nous regardons parfois aussi les infirmes et les handicapé.e.s moteur avec un sentiment d'étrangeté souvent inquiétante. Dans ces situations, il y a une sorte de violation des normes sociales.

Prothèses dérangeantes et vallée de l'étrange

Les prothèses de membres parviennent à un niveau de ressemblance et de réalisme tels qu'ils se situent dans la vallée de l'étrange. De loin, on croit au membre réel puis à un moment, on se rend compte qu'il s'agit d'une prothèse. Cet écart crée une impression de malaise. Pour éviter de déclencher une réaction de dégoût et ainsi sortir de la vallée de l'étrange, certaines personnes vont choisir une prothèse résolument d'allure mécanique pour qu'on ne puisse pas la confondre avec un éventuel membre réel. Plutôt que de vouloir dissimuler une différence suite à une amputation par exemple, on peut aussi choisir d'afficher cette différence, et même de façon esthétique :

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Prothèse de jambe esthétique : hors de la vallée de l'étrange

Le but est précisément de donner une dimension esthétique à la prothèse sans rechercher une apparence humaine réaliste. Ici, point de vallée de l'étrange, mais sommet esthétique !

Dissonance cognitive et vallée de l'étrange

Les conflits cognitifs déclenchés par les robots humanoïdes (trop) ressemblants les font tomber dans la vallée de l'étrange. Il y a une dissonance entre l'allure humaine du robot et ses comportements mécaniques non humains. De la même façon, de nombreux autres exemples suscitant de la dissonance cognitive peuvent être donnés :

- les êtres hybrides (mélanges chimériques d'humains et d'animaux). Ces visions cauchemardesques se trouvent facilement sur le net.

vallée de l'étrange hybride animal humain

Hybrides d'humains et d'animaux (qui n'existent heureusement que sur internet !)

- les zombies (ils ont un degré de ressemblance avec les humains qui les place dans la vallée de l'étrange)

- une image obtenue en mélangeant un animal réel et le même animal dessiné

- les transsexuels (chez qui on reconnait des traits masculins et féminins à la fois)

Les conflits intérieurs suscités peuvent être très dérangeants pour certain.e.s à cause de la difficulté à catégoriser. On n'aime pas être entre deux. Ceci pourrait expliquer un peu la triste réalité de la transphobie.

Les amatrices et amateurs de café auront souvent une préférence pour le café chaud ou le café frappé, mais par pour un café qui a refroidi. On pourrait s'amuser à étendre la notion de la vallée de l'étrange à la température de la précieuse boisson :

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Vallée de l'étrange rapportée au café en fonction de sa température !

Un autre exemple de dissonance cognitive est souvent avancé par les végétarien.ne.s et véganes : les personnes qui mangent de la viande, mais qui aiment les animaux et refusent leurs souffrances agissent en contradiction avec leurs propres valeurs. Beaucoup aiment les chats mais mangent des cochons. Pourquoi une telle différence de traitement ? Dans ces situations, le but est alors de réduire cette dissonance cognitive. Plusieurs moyens existent alors face au "paradoxe de la viande".

- changer de croyance : les animaux en élevage industriel ne souffrent pas. L'humanité a toujours mangé de la viande, les abattoirs n'existent pas, etc.

- ne pas y penser : la publicité masque l'aspect réel de l'animal sur les barquettes de viande en le remplaçant par un dessin ou une caricature qui nous semble sympathique ou même grotesque.

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Réduction de la dissonance cognitive par le remplacement de l'animal réel par un dessin

Pour éviter l'inconfort des potentiels consommateurs, les publicités cherchent à réduire la dissonance cognitive, faisant passer pour naturel ce qui ne l'est pas. C'est une forme de tromperie.

- changer de comportement : s'orienter vers des produits d'origine végétale, plus écologiques et épargnant la souffrance aux animaux.

Critiques de la vallée de l'étrange

La vallée de l'étrange n'est pas un concept scientifique en tant que tel mais plutôt une description d'un point de psychologie humaine, de la même façon que la "théorie du genre" pour parler de la construction des genres masculin et féminin en psychologie.

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Vallée de l'étrange, vallée dérangeante mais fictive

Voici quelques arguments contre la vallée de l'étrange :

On décrit la vallée de l'étrange comme un concept assez universel. En réalité, il s'agit d'une multitude et d'une grande diversités de raison pour expliquer le rejet ou le dégoût face à un robot aux allures plus ou moins humaines.

Les jeunes générations seront sans doute moins sensibles à la vallée de l'étrange, étant plus habituées aux systèmes informatiques, l'intelligence artificielle, etc.

La vallée de l'étrange peut apparaître à différents degrés de ressemblance avec un être humain et non pas forcément lorsque le niveau de ressemblance est élevé. De plus, une parfaite ressemblance avec un être humain (un vrai visage en fait !) peut susciter le rejet dans le cas de certains maquillages.

Mot de la fin

La réponse émotionnelle en fonction du degré de ressemblance humaine prend l'allure d'une courbe qui augmente jusqu'à un point donné où elle chute brutalement avant de remonter pour le degré de ressemblance parfaite : un autre être humain réel. Ce creux dans la courbe s'appelle la vallée de l'étrange (uncanny valley), ou vallée dérangeante.

La vallée de l'étrange décrit l'impression dérangeante et négative qu'on éprouve face à quelque chose (oui, il s'agit bien d'une chose et non d'un être vivant) très ressemblante à une personne réelle. La peur, le rejet ou le dégoût qu'on peut vivre face à un robot humain réaliste sont décrits par la vallée de l'étrange.

La vallée de l'étrange s'explique par différents mécanismes de pensée dont la dissonance cognitive est encore amplifiée quand le robot se met en mouvement.

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Etre dans la vallée dérangeante : et si on allait plutôt en montagne ?